11
Pike retourna à l’hôpital de l’UCLA le lendemain matin. En sortant de l’ascenseur à l’étage des soins intensifs, il aperçut Rina devant la chambre de sa sœur en compagnie d’un médecin et de deux infirmières. Il fit demi-tour et redescendit jusqu’au hall d’accueil. Il voulait lui parler en tête à tête.
Après avoir repositionné sa Jeep de manière à pouvoir surveiller l’entrée de l’hôpital, il alluma le portable de Rahmi Johnson. Il s’était arrêté en cours de trajet pour acheter un chargeur. Il tenait à garder l’appareil en état de marche au cas où Jamal chercherait à joindre son cousin. Pike avait essayé de l’appeler à deux reprises la veille au soir ; il fit une nouvelle tentative, mais le résultat fut le même que les fois précédentes. Une voix féminine de synthèse l’informa que la boîte vocale de Jamal était pleine.
Pike rangea l’appareil et se concentra sur l’entrée. Il était prêt à attendre aussi longtemps que nécessaire, mais Rina émergea au bout de quelques minutes à peine. Même jean et même blouson que la veille. Même gros sac à bandoulière serré contre son cœur.
Elle ne vit Pike que lorsqu’il surgit entre deux voitures ; elle poussa un petit cri.
— Vous savez qui lui a fait ça ? demanda-t-il.
— Bien sûr que non. Comment je pourrais le savoir ?
— C’est pour ça que vous avez peur ? Parce que vous savez qui sont ces gens ?
Elle fit mine de s’éloigner, la main toujours sur son sac.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez. Je ne sais rien. La police les recherche.
Pike se planta devant elle.
— Ceux qui l’ont blessée étaient envoyés par un Serbe.
— Et alors ? S’il vous plaît…
Elle voulut le contourner, mais Pike lui saisit le bras.
— La bande qui a tiré sur votre sœur a eu l’adresse de la maison où elle travaillait par un gangster serbe. C’est lui qui leur a vendu l’info. Et vous êtes là, la peur au ventre, avec un pistolet dans votre sac.
Elle jeta un coup d’œil mauvais à la main de Pike et se redressa de toute sa hauteur.
— Lâchez-moi.
Pike vit le regard de la jeune femme glisser derrière lui. Il pivota nonchalamment d’un quart de tour et aperçut un géant qui s’avançait vers eux sur le parking. Un type aux épaules tombantes, bedonnant et mal rasé. À la barbe assez drue pour meuler du marbre.
Deux rangées de voitures les séparaient quand Pike se retourna. L’homme dit quelque chose que Pike ne comprit pas. Rina répondit dans la même langue.
— Mon ami Yanni, expliqua-t-elle à Pike. Je lui ai dit que tout va bien.
Yanni mesurait un mètre quatre-vingt-quinze et pesait au moins cent quarante kilos. Il fronça les sourcils en toisant Pike comme un ours des Balkans, mais Pike ne se laissa pas impressionner. La taille n’avait pas grande importance.
Pike se tourna vers la jeune femme.
— Si vous savez qui a fait ça, dites-le-moi. Je vous protégerai mieux que lui.
Elle fit un pas en arrière.
— Un gangster serbe. Je ne vois pas de quoi vous parlez.
— Comment Frank et Cindy ont-ils connu votre sœur ? Comment a-t-elle trouvé ce travail chez eux ?
— Je ne sais pas.
— Elle leur a peut-être été recommandée par quelqu’un que vous connaissez ?
Elle recula encore.
— Si vous savez des choses, lâcha-t-elle, allez voir les flics.
— De qui avez-vous peur ?
Elle le dévisagea longuement, puis secoua la tête.
— Ana est morte. J’ai beaucoup à faire.
Elle lui tourna le dos et passa sans s’arrêter devant Yanni, échangeant avec lui des mots dans leur langue natale. Elle marchait vite, comme s’il lui restait un immense chemin à parcourir et qu’elle était en retard. Yanni fronçait toujours les sourcils, plus tristement qu’autre chose.
Pike revint à sa Jeep. Il les regarda traverser le parking jusqu’à une petite Toyota blanche. La jeune femme s’installa au volant.
Pike leur laissa une certaine avance avant de les prendre en filature, d’abord dans la circulation embouteillée de Westwood Village, puis sur l’autoroute. La Toyota l’entraîna au nord jusque dans la vallée de San Fernando avant de basculer à l’est vers Studio City. Pike s’en rapprocha lorsqu’ils eurent quitté l’autoroute. Ils pénétrèrent dans un quartier résidentiel situé entre Los Angeles River et Ventura Boulevard, puis dans le parking visiteurs d’une vaste résidence privée constituée d’immeubles en brique bâtis au milieu des arbres, et dont l’accès était défendu par un portail.
Pike se gara le long du trottoir et continua à pied, en longeant la façade du premier immeuble. Il fit halte en voyant s’allumer les feux stop de la Toyota. Yanni en descendit, parla un moment à Rina par-dessus la portière, et grimpa dans un 4 x 4 F-150 beige métallisé. La Toyota redémarra et disparut dans le parking souterrain de la résidence.
Pike mémorisa le numéro de plaque du F-150, attendit que Yanni soit reparti, puis escalada le portail et descendit dans le parking souterrain. Il passa les véhicules en revue jusqu’à localiser la Toyota de Rina sur l’emplacement 2205. Il y avait de bonnes chances pour que ce numéro corresponde à celui de son appartement.
Il rejoignit sa Jeep, nota les deux numéros de plaque et celui de l’appartement, puis téléphona à un ami.
Pike était très fort dans certains domaines, mais un peu moins dans d’autres. Il avait besoin d’informations sur Ana et Rina Markovic, ainsi que sur les numéros enregistrés dans la mémoire du portable de Rahmi Johnson. Pike était un guerrier. Il savait pister, traquer et vaincre un ennemi dans à peu près n’importe quel environnement, mais le travail d’investigation exigeait des relations qu’il ne possédait pas.
Un homme lui répondit à la deuxième sonnerie.
— Agence Elvis Cole. Payez moins pour trouver plus. Consultez nos tarifs.
— J’ai besoin de ton aide, lâcha Pike.